La céramique vietnamienne – 16 janvier 2008

Mercredi 16 janvier 2008

« La céramique vietnamienne des dynasties Ly et Tran (1010-1400), entre influences chinoises et authenticité rurale »

Par Corinne de Ménonville, Chercheur indépendant, Professeur à l’IESA (Institut d’Etudes Supérieures des Arts).

Corinne de Ménonville a brillamment illustré sa passionnante conférence avec de multiples photos et surtout quelques céramiques de sa collection.

Si l’histoire de la céramique vietnamienne remonte au mésolithique (environ 10 000 ans avant notre ère) avec la culture de Son Vi et de Hoa Binh, ce n’est que sous la dynastie des Ly (1009-1225) et des Tran (1225-1400) qu’elle commence à véritablement acquérir ses caractéristiques intrinsèques.

Son histoire est celle d’une lente conquête identitaire qui débute sous la période Giao-chi (111 av.J.C.-203 ap.J.C.)pour s’épanouir sous la dynastie des Ly et des Tran et trouver toute son originalité sous les Lê (1428-1788) avec la production du four de Bat Trang.

En Europe, les chercheurs du début du 20ème siècle tel Olov Janse l’ont trop souvent associée ou confondue avec les productions de Chine du sud. Ce n‘est que depuis une vingtaine d’années qu’elle est identifiée comme céramique vietnamienne à part entière. On peut donc parler  là aussi d’une conquête (ou reconquête) de son identité.

Le pays du Nan Viet (petits états installés entre Canton et le « Tonkin ») attirèrent par leurs   richesses (due à l’abondance de cornes de rhinocéros, de défenses d’éléphants et de plumes de martins pêcheur), la convoitise du premier empereur de Chine, Qin Shi Huang Di qui conquiert la région dès 221 av.J.C.

Après un court intermède dû au général chinois Zhao Tuo  Trieu Da qui établit le royaume indépendant de Nan Yue en 206 av.J.C., le pays passe à nouveau sous la tutelle chinoise  en 111, sous l’impulsion conquérante de l’empereur Wudi des Han. Il restera sous tutelle chinoise jusqu’au XI° siècle, même si périodiquement, des révoltes telles celles des sœurs Trung en 43 ap.J.C. ou de Ly Bon en 544, tentèrent de mettre fin à cette lourde domination.

La céramique des premiers siècles de notre ère reprend les modèles Han et on trouve des mingqi en terre rouge (modèles de ferme) ainsi que des pièces moulées (verseuses, jarre couvertes, etc.) avec une légère glaçure siliceuse vitrifiée.

A la chute de Tang, en 907, le pays entreprend la reconquête de son indépendance et, en 1009, la dynastie Ly installe sa capitale à Thang Long (Hanoï).

Les nouveaux maîtres favorisent le bouddhisme et font construire de nombreux temples et pagodes. Le clergé bouddhique va être très influent car le pouvoir en place se méfie des lettrés confucéens considérés comme trop pro-chinois. Le gouvernement oblige les errants à se sédentariser et entreprend de développer fortement l’agriculture.

3 bols
Ensemble de coupelles à couverte
bicolore brune et blanche
©Musée Cernuschi

Le Viet Nam de cette époque est, il faut insister, un pays à culture totalement rurale, se différenciant par là considérablement de la Chine des Song (que l’on pourrait qualifier de dynastie de lettrés et à culture urbaine).

La stabilité politique, administrative,le développement économique  du   Dai Viet engendré par la gouvernance des dynasties  Ly et  Tran vont favoriser l’émergence d’un répertoire décoratif qui se distancie progressivement  de l’influence chinoise tant par ses formes que par ses décors.

Les formes des céramiques sont essentiellement utilitaires pour une population agricole (jarres couvertes, verseuses, bols, coupelles, boîtes avec couvercles, pots à chaux, chandeliers pour les autels).

La céramique vietnamienne utilise le grès, issu de la décomposition du granit ( à base de silice, d’alumine et de chaux, ce qui, après cuisson, donne un  matériau dur, imperméable et sonore. La terre utilisée est particulièrement douce, fine, blanche et a une granulométrie très fine.

Chaque pièce est ensuite trempée dans un mélange (couverte ou glaçure) obtenu avec de la chaux. On la colore en y ajoutant de l’oxyde de fer dans une proportion de 1 à 17% qui va donner, suivant le mode de cuisson  retenu, une variété de couleurs allant du brun-noir au gris-bleu (cuisson par oxydation : du marron à l’ivoire en passant par le chocolat, l’ambre et l’écaille – cuisson par réduction : du brun-noir au gris-bleu en passant par le vert céladon). Les glaçures les plus courantes sont ivoire, brune ou céladon.

bol
Bol à couverte brune et
décor de taches ambrées
©coll. particulière

Le décor peut être moulé ou incisé avec un répertoire influencé par le bouddhisme : lotus, pétales de lotus, rinceaux, décor floraux « au peigne ». Les bols sont plutôt globulaires sur une petite base mais il existe aussi une forme cylindrique sur trois pieds. Les coupes sont évasées ou coniques. Bols et coupes  peuvent avoir un décor côtelé et le rebord dentelé pour imiter des pétales de lotus. Aux XIII°-XIV° siècles, les verseuses ont souvent le bec en forme de makara.

Les pièces de céramique sont cuites dans de petits fours de type dragon et mises  soit dans des casettes, soit empilées sur boudins de terre réfractaire qui laissent un anneau non glaçuré dans le fond ou  encore empilées par le biais de  pernettes. Ces dernières sont nettement visibles sous la forme de petites marques (entre 3 et 5) dans le fond des pièces.  La glaçure est très fine et laisse la base nue. Certaine pièce présentent une base dite chocolatée. Aucune explication valable n’a été à ce jour fournie concernant cette pratique. On observe que les couvertes ivoirines ou céladonées présentent un fort réseau de craquelures, et que  la finesse de la glaçure entraîne souvent des manques sur les parties les plus anguleuses.

Parmi les formes les plus caractéristiques, on trouve les céramiques brunes qui ont une très grande variété de couvertes allant du lisse au rugueux (dû à la présence de phosphores qui éclatent en bulles juste à la surface). D’autres ont  un décor d’empreintes de pattes d’oiseaux sur le sable » ou « fleurs de thi ». Il résulte d’un amas de glaçure peint avant cuisson et à fort pourcentage d’oxyde de fer. D’autres encore présentent la particularité d’être bicolore : ivoire à l’intérieur et brun à l’extérieur.

bol
Jarre dite tanhoa à décor incisé
d’elephant et de feuillage, dynastie Ly
©Musée du Cinquentenaire, Bruxelles

Mais les pièces de toute évidence les plus significatives, sont celles qu’on a longtemps appelé « les jarres de Tanh-hoa » (du nom de la province où les premiers exemplaires furent trouvés) : grandes jarres cylindriques, à couverte blanche, parfois  céladonnées et larges incisions soulignées de pigments ferrugineux. Les plus belles sont dotées d’une corolle de boutons de lotus, hérissés comme une multitude de petites pointes, et qui sont barbotinés. Les décors sont floraux mais pour les plus remarquables,  on trouve des scènes cynégétiques ou des motifs animaliers d’une remarquable fraîcheur de composition (éléphants, échassiers, poissons).

Les potiers acquièrent  avec le temps une grande maîtrise et, sous les Tran les formes se diversifient et augmentent de volume. On voit apparaître les décors en brun puis en bleu sous couverte, d’inspiration florale, tracés dans un mouvement calligraphique, enlevé et harmonieux. La matière reste celle du grès.

Mais c’est sous la dynastie des Lê que l’on peut observer une sorte  d’explosion créative emplie de  virtuosité associant sur un même objet des techniques variées telles que l’apposition d’un émail ,des décors en bleu sous couverte et d’autres en demi-ronde bosse laissés en biscuit. Il s’agit de la production des fours de Bat Trang à quelques kilomètres à l’est d’Hanoi (toujours en activité et très intéressants à visiter).

C’est donc au XVI° siècle l’émergence d’un style affirmé, sophistiqué, émancipé de l’influence chinoise.

Corinne de Ménonville rappelle aussi que les premiers collectionneurs de céramique vietnamienne furent les Japonais. S’il y eut un engouement pendant quelques années, la cote reste aujourd’hui peu élevée (entre 1 000 et 4 000 € pour des pièces en parfait état) car il y a peu de connaisseurs et de collectionneurs.

Elle a conclu sa conférence en disant que c’est une céramique de connaisseur dont les imperfections font tout le charme.


 

0

Saisir un texte et appuyer sur Entrée pour rechercher